La résurrection du Christ

La Résurrection du Christ : la critique du Père Pascal Ide

Le Père Pascal Ide, passionné de cinéma, est docteur en médecine, en philosophie et en théologie, auteur de nombreux ouvrages dont La rencontre au cinéma (*). Sur son blog,  il vient de publier une critique de La Résurrection du Christ, dont nous publions ici de larges extraits (attention, spoiler).

Il est aisé de faire la liste de toutes les infidélités au texte évangélique – les dialogues avec Thomas (Jn 20) et Pierre (Jn 21) sont amputés ou leur pointe est émoussée, Marie de Magdala n’est pas prostituée, mais possédée, etc. – et les critiques chrétiennes n’ont pas manqué de le faire, pour s’y apesantir ou les excuser. Et, lorsque les faits sont respectés, elles ont parfois affirmé qu’elles n’appréciaient pas leur interprétation, par exemple, l’effacement de témoins capitaux comme Jean, l’affaissement de la médiation sacramentelle – le baptême n’est pas mentionné et l’Eucharistie est banalisée – ou ecclésiale – les Apôtres autour de Jésus (Cliff Curtis) ressemblent plus à une bande de joyeux hippies –. On pourra encore regretter le caractère trop spectaculaire (par exemple de la bataille initiale ou de l’Ascension finale) en décohérence avec la sobriété caractéristique du style biblique. Pourtant, bien des traits du péplum classique ont été atténués.

Mais ces observations ou ces critiques me paraissent passer à côté de l’essentiel. Revenons au genre parfois si injustement décrié du péplum biblique ou chrétien. Celui-ci n’ignorait pas que, pour dramatiser l’histoire, il fallait lui donner une intériorité et une profondeur, donc passer par le regard – et par le cœur – d’un témoin, direct ou indirect. Que l’on songe à Ben Hur, Quo Vadis, La tunique, pour en rester à quelques-uns, parmi les plus connus, qui ne sont pas les moins riches.

Et telle est l’heureuse idée, mise en scène de manière rigoureuse. Risen s’inscrit dans ce sillage, en nous contant par le menu le cheminement du tribun militaire romain Clavius (Joseph Fiennes), cheminement singulier et universel, ancien et toujours nouveau, qui le conduit de l’incrédulité (vis-à-vis de la résurrection de Jésus de Nazareth) à la foi. Égrénons-en quelques étapes.

Au point de départ, lors de son attaque contre le rebelle zélote Barabbas (une nouvelle incongruité, puisqu’il est présenté comme un résistant, alors qu’il est un brigand) qui, à peine libéré, s’attaque à l’envahisseur romain au nom d’un Dieu instrumentalisé, Clavius apparaît comme un chef prudent (il analyse la scène avec recul, jauge le point faible), juste (il épargne ses hommes, punit les coupables), courageux (il monte en première ligne, risque sa vie), modéré (la punition n’est pas une vengeancce) ; mais aussi sans pitié (sans autre forme de procès, il égorge Barabbas de sa propre main). C’est pour cela que le gouverneur Ponce Pilate (Peter Firth) en a fait son bras droit – au point que le leitmotiv « Ponce Pilate te fait demander » devient un gingle comique pour le spectateur qui, anticipant l’histoire qu’il sait inachevée, anticipe aussi son retour). Plus tard, on découvrira aussi qu’il est animé par d’autres vertus : son ambition (qui le pousse à désirer monter jusqu’à Rome) est le revers d’une énergie qui le fait aller jusqu’au bout de la vérité (même lorsque l’enquête est officiellement close) ; sa piété envers le dieu Mars (qui est le symbole de son âme éminemment virile).

Voire, dès la crucifixion qu’il conduit avec rigueur et obéissance, j’ai cru percevoir chez Clavius comme un dégoût à l’égard de cette débauche de violence en vue d’intimider ces Juifs rebelles et une interrogation à l’égard de l’identité de ce Crucifié pas comme les autres : qui est ce Roi décédé si vite qui croise fixement son regard ?

L’interrogatoire serré causera un premier ébranlement. Clavius est passé maître dans l’art de vulnérabiliser les témoins et de leur obtenir des aveux par la seule terreur : c’est ainsi qu’il décrit par le menu la crucifixion à un Barthélemy (Joe Manjó), aussi sympathique qu’allumé. Quel ne sera pas sa stupéfaction de constater que ces hommes et ces femmes ont été si profondément changés par leur rencontre avec le Nazaréen que ces menaces ne mouillent plus sur eux ! Ce qu’il peut leur offrir (la liberté toute extérieure) est sans commune mesure avec ce qu’ils ont déjà reçu. Dans un plan bref et superbe, Marie Madeleine dont le visage baigné d’une lumière surnaturelle, répond : « Il m’a déjà libéré »…

(…)

L’enquête officielle du Tribun devient la quête personnelle de l’homme Clavius. Elle le mène sur les bords du lac de Tibériade, baignant dans une somptueuse lumière aurorale. Toutefois, le basculement décisif ne viendra pas des deux miracles que Jésus accomplira (la pêche miraculeuse, la guérison du lépreux), mais du dialogue serein et si respectueux avec celui qu’ils appellent du doux nom de Iéshoua, sous le doux firmament étoilé de Galilée – autre scène particulièrement réussie. En entendant répétées mot pour mot, les paroles qu’il échangea avec Pilate dans la douceur de son Tepidarium et qui révèlent son désir profond (« La paix », « Un jour sans voir la mort »), Clavius comprend que, non seulement le Ressuscité « sait tout » (Jn 21,17), donc qu’il est Dieu, mais qu’il accomplit l’attente la plus profonde de son cœur.

(…)

Je me suis laissé toucher par ce film à plusieurs reprises. Les critiques ont souvent souligné l’originalité de la perspective adoptée par le réalisateur qui est aussi co-scénariste (a-t-il lu L’Évangile selon Pilate, d’Éric-Emmanuel Schmitt, avec qui il partage, sinon le point d’arrivée, du moins le point de départ ?) : en prenant le point de vue de ce Romain épris de vérité, donc en transformant la résurrection en enquête policière (mais qui a volé le cadavre ?), le récit permet au chrétien trop habitué – sur « l’âme habituée », « la grâce ne mouille plus », affirme Péguy – à l’incroyable au sens propre, d’adopter un point de vue qui ne lui est pas coutumier et d’ainsi mesurer l’inouï de la Résurrection pour qui ne partage pas sa foi. Mais, plus encore, je fus rejoint par cette présence si proche, si incarnée de Jésus, notamment sur le lac de Tibériade. Lors d’un échange avec Pierre, dont il est si proche par le tempérament entier et sans concession, Clavius entend l’Apôtre lui dire tout son étonnement que, dans son corps, Jésus ait vécu avec eux. Jésus, Emmanuel, Dieu-avec-nous…

Pascal Ide

(*) La rencontre au cinéma, Editions de l’Emmanuel 2005, préfacée par Michael Lonsdale

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