Jésus crucifié

En ce jour de la Passion du Christ – vendredi saint pour les catholiques -, nous publions une interview* du Dr François Giraud. Il rappelle l’insoutenable réalité clinique de la crucifixion, d’après ce qu’en dit le Linceul de Turin. L’habitude de voir des crucifix nous ferait presque parfois oublier ce que le Christ a réellement souffert sur la croix…

Qu’est-ce qui vous a poussé à travailler sur la réalité humaine de la Passion ?

La Passion est souvent abordée d’un point de vue religieux, historique, médical ou technique… Mais l’aspect humain de ce drame est facilement négligé. Peut-être sommes-nous tellement familiarisés avec les crucifix que ceux-ci ont perdu une grande partie de leur pouvoir évocateur ? J’ai donc tenté de comprendre, à partir des leçons du Linceul, ce que Jésus a humainement senti dans son corps, en me concentrant sur trois aspects de la Passion : la flagellation, la crucifixion et l’agonie. C’est une expérience difficile, car la barbarie de cet enchaînement de supplices met à mal les âmes sensibles.

Cela commence donc par la flagellation ?

Pilate essaie piteusement d’arracher Jésus à la sentence de mort en concédant une flagellation. Il y en a trois sortes : la fustigation avec des roseaux (que subira saint Paul) ; la flagellation à mort ; et la flagellation « courante », soit comme châtiment, soit comme préambule à la crucifixion… Le fouet utilisé à cet effet est le flagrum romain, dont les extrémités des lanières sont garnies de petites boules de plomb.

Combien de temps a-t-elle duré ?

Une bonne dizaine de minutes. On a relevé sur le Linceul entre cent et cent vingt impacts. Comme les traces semblent montrer qu’il y avait probablement deux lanières par fouet, la victime a donc reçu cinquante-cinq coups de fouet en dix minutes, soit cinq à six coups par minute : à peu près un toutes les dix secondes.

Comment « encaisser » cela ?

L’énergie encaissée par Jésus serait de l’ordre de 4 000 joules, celle d’un automobiliste roulant à 90 km/h et faisant de cinq à six tonneaux… La flagellation est un traumatisme majeur qui laisse la victime assommée, car elle vient de recevoir deux fois par minute une énergie suffisante pour la mettre KO à chaque fois.

Jésus est donc déjà physiquement anéanti ?

Oui. Il est en état de choc, à la limite de pouvoir marcher. C’est probablement pendant les dix à quinze minutes de la triste mascarade du couronnement d’épines qu’Il a pu récupérer un peu, lui permettant de reparaître, pitoyable mais debout, aux côtés de Pilate. Les peintures montrant l’Ecce Homo sont d’aimables plaisanteries à côté de la pauvre loque humaine que nous montre Mel Gibson dans son film La Passion du Christ, seule représentation à peu près crédible de cet effroyable châtiment.

Sans parler des traumatismes internes ?

Ils sont bien plus redoutables. Les poumons et le cœur ont été fortement contusionnés ; il y a un épanchement liquidien dans la plèvre et dans le péricarde : en clair, tous les mouvements respiratoires et les battements cardiaques sont très douloureux et insuffisamment efficaces. Les reins sont commotionnés, entraînant l’organisme de Jésus dans une acidose aux conséquences rapidement mortelles. En bref, il est déjà moribond. Les heures qui lui restent à vivre se comptent sur les doigts d’une main.

Il perd du sang ?

Énormément ! En plus de l’hémorragie des plaies de la flagellation, il y a celle du couronnement d’épines – le scalp saigne toujours beaucoup. Et celle, moins visible mais tout aussi redoutable, des cent dix hématomes. On peut estimer la perte à près de deux litres de sang (nous n’en avons que cinq). Une telle spoliation sanguine aussi rapide rend improbable la possibilité de franchir les 500 à 700 mètres qui séparent la forteresse Antonia, où a eu lieu la flagellation, du Golgotha. Cette hémorragie est incompatible avec l’effort de porter la poutre transversale, le « patibulum », au minimum 20 kg, sur une telle distance. Il a fallu, pour arriver au Calvaire, que Simon de Cyrène aidât Jésus, pourtant solide charpentier de 33 ans, encore en parfaite condition physique il y a seulement deux heures…

Comment parvient-Il au Golgotha ?

Complètement épuisé. Il tient difficilement debout. Compte tenu de la foule, de sa fatigue extrême, de ses chutes, le trajet a certainement duré une demi-heure au moins, pendant laquelle les plaies ont continué de saigner, la plèvre et le péricarde de se remplir de sérosité, les reins de compléter leur obstruction.

Là, les soldats Le dépouillent de ses vêtements ?

On a tous du mal à arracher un pansement quand on s’est fait un bobo qui a saigné… Or Jésus a été flagellé très sévèrement il y a environ deux heures, il lui manque 880 cm² de peau et de muscles sur le corps, on lui a remis sa tunique et son manteau qui ont d’autant mieux adhéré aux plaies que le bois de la croix appuyait dessus. Et tout cela a eu le temps de sécher… Imaginez la douleur de l’arrachement !

Vient maintenant la crucifixion elle-même.

Le condamné est couché à plat dos, jambes légèrement fléchies, solidement maintenu car, même épuisé, il va se débattre sous l’intensité de la torture. Les Évangiles ne mentionnent aucun mouvement de Jésus, soit parce qu’il n’y en a pas eu, soit parce qu’il n’y en a pas eu plus que pour les autres exécutions.

Où va-t-Il être crucifié ?

Pas dans les paumes, car elles se déchirent, mais dans le poignet. Or l’espace de Destot qui sépare les os du poignet – chacun d’eux s’appuie sur son voisin – permet tout au plus de glisser une aiguille de 3 mm. L’introduction en force d’un objet de facture grossière, non poli, de 7 à 8 mm de diamètre, va donc faire exploser les structures du carpe ! La très forte mise en tension des ligaments articulaires avec la déchirure inévitable de ceux qui se trouvaient directement sur le passage du clou, la dislo-cation des articulations et le rabotage des surfaces articulaires, causent une douleur abominable.

Comment a-t-on pu imaginer un tel supplice ?

Sciemment. Et le premier individu qui a eu l’idée de clouer un de ses semblables sur un morceau de bois est un vrai sadique !

De plus, l’agonie était longue ?

Très longue – elle durait couramment vingt-quatre heures. Pour Jésus, vu l’état de son délabrement, nous savons que cela ne durera « que » trois heures… Cicéron a dit de la crucifixion que c’est « le plus cruel et le plus horrible des supplices ». Quatre grandes causes de douleurs prédominent : les douleurs de la fixation, l’étouffement, la soif et les crampes incessantes.

Les douleurs de la fixation ?

Le volume du bois de la croix donne l’illusion que le corps du crucifié fait « masse » avec lui, un peu comme s’il y était collé. Apparence trompeuse : le corps est suspendu par quatre clous plantés dans les articulations des poignets et des pieds, et c’est tout ! Imaginez qu’on plante une fourche (ses dents ont à peu près le même diamètre que les clous de la crucifixion) dans chaque poignet, une troisième embroche les deux pieds, et on lève brutalement tout cela à bout de bras… La douleur provoquée par la présence intra-articulaire des clous est presque inimaginable à notre époque.

Il n’est plus suspendu qu’aux clous ?

Jésus mesurait environ 1,80 m – voire plus – et pesait 80 kg. Quand, sur sa croix, il est à bout de force, il laisse pendre tout son poids aux clous des poignets, mais alors la douleur de dislocation est intolérable car la force de traction sur chaque clou est de 80 kg. Et, malheureusement, la position bras étirés vers le haut bloque la cage thoracique en inspiration forcée. En moins d’une petite minute, le sang manque d’oxygène, le gaz carbonique s’est accumulé, et le supplicié est en asphyxie. S’il ne peut vider ses poumons pour pouvoir les remplir ensuite d’air frais, il va mourir étouffé.

Comment respire-t-Il alors ?

Il y a une seule solution : pousser fermement sur les clous des pieds tout en tirant sur ceux des poignets, mais tous ces points sont déjà tellement douloureux ! Il peut s’élever ainsi d’une quinzaine de centimètres, vider en partie ses poumons et les remplir plusieurs fois de suite, mais l’effort physique est intense et ne peut être maintenu ; il va donc s’affaisser à nouveau, tout son poids tirant sur les clous des poignets, et le manège va recommencer ainsi une à deux fois par minute jusqu’à la mort.

Et Jésus crie : « J’ai soif » !

L’accumulation de gaz carbonique dans le sang d’une part, les contractions musculaires quasi permanentes pour tenter de respirer d’autre part, entraînent une transpiration intense. Elle provoque une déshydratation qui vient s’ajouter à celle de l’hémorragie.

Il en résulte une soif ardente, des muqueuses ORL complètement desséchées, donnant l’impression d’avoir du papier de verre dans le fond de la gorge. La soif sur la croix devait être atroce, car elle s’accroissait en permanence de minute en minute, et rien ne pouvait la soulager.

Vous évoquez aussi les crampes ?

Tout le monde ou presque connaît la douleur d’une crampe due à l’acide lactique et qui ne dure que quelques secondes. Alors, il n’est pas difficile d’imaginer la torture provoquée par des crampes généralisées des bras et des jambes pendant trois heures. Ces crampes, en maintenant une certaine perfusion cérébrale, prolongent la durée du martyre…

Sur sa croix, le supplicié est littéralement raide comme s’il était sculpté dans un morceau de bois ; et quand Il sera descendu de sa croix, tout à l’heure, et mis dans le linceul, le corps de Jésus gardera la position qu’il avait au moment de la mort.

Or Jésus ne souffrait pas seulement dans son corps…

En effet. Mais nous ne savons rien des tourments qui ont torturé son âme et son esprit, depuis la sueur de sang au jardin des Oliviers jusqu’au dernier cri : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-Tu abandonné ? » Alors, par respect pour tant de souffrances acceptées pour le rachat de nos péchés, j’ai rayé de mon vocabulaire l’expression « péché mignon ». Aucun péché n’est « mignon » : chacun a rajouté une goutte d’horreur à l’océan des douleurs de la Passion. Le Christ a souffert comme aucun homme n’a souffert.

* Source : Famille chrétienne (2015)

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